Afin de mieux comprendre le phénomène, nous poussons la porte du Centre d’Investigation et de Recherche sur le Sommeil (CIRS) du CHUV où, depuis plus de dix ans, l’équipe en place s’intéresse aux lubies et caprices du dieu Somnus.

C’est ici le point de départ d’une passionnante immersion au pays du sommeil en compagnie des Drs Raphaël Heinzer et José Haba-Rubio; respectivement Médecin responsable du centre, et Médecin cadre de l’institution.

En introduction, ces deux éminents somnologues nous apprennent qu’une personne sur deux est touchée par un trouble du sommeil au moins une fois dans sa vie.

D’une manière générale, nous disent-ils, les nuits perturbées peuvent entraîner des baisses de performance, des problèmes de santé et aussi, des risques d’accidents par défaut de vigilance. A l’extrême, ajoutent-ils, une pathologie comme l’apnée du sommeil peut avoir une incidence défavorable sur l’espérance de vie.

Jusqu’à cent arrêts respiratoires par heure

Cette insidieuse maladie se caractérise par des d’arrêts respiratoires qui provoquent des micro-réveils tout au long de la nuit. N’en ayant pas conscience, la personne s’étonne alors d’être fatiguée au réveil, voire somnolente en cours de journée.

Elle touche un homme sur deux au-delà de la quarantaine et pour les femmes ; une sur quatre, selon les résultats de l’étude HypnoLaus menée par le CIRS de 2009 à 2013 sur un échantillon de 2000 lausannois.

Le Dr Heinzer nous explique que les apnées du sommeil sont majoritairement la conséquence d’un problème mécanique ; à savoir, une fermeture partielle ou totale des voies respiratoires dues à un relâchement excessif des muscles du pharynx.

Plus rarement, elles peuvent avoir pour origine un dysfonctionnement du contrôle respiratoire par le cerveau. Les apnées les plus sévères peuvent comporter jusqu’à cent arrêts respiratoires par heure.

Perturbé par les micro-réveils et le manque d’oxygène, l’organisme finit par s’épuiser. C’est alors que peuvent apparaitre une maladie cardio-vasculaire ou un diabète, ajoute le Dr Haba-Rubio.

D’où l’importance d’être attentif aux signes qui pourrait laisser supposer une apnée du sommeil et d’en parler à son médecin traitant.

Le ronflement, ainsi qu’une fatigue chronique sans raison apparente sont des symptômes à prendre très au sérieux.

Diagnostiquées à temps, ces apnées sont traitées avec efficacité grâce à différents dispositifs comme les masques respiratoires, les gilets permettant de conserver une position couchée latérale ou encore, les orthèses mandibulaires qui maintiennent la mâchoire inférieure en position avancée durant le sommeil.

Des jambes qui n’en font qu’à leur tête

Nos deux interlocuteurs abordent ensuite un autre phénomène dont la manifestation se caractérise par des mouvements involontaires des membres inférieurs : le syndrome des jambes sans repos (SJSR).

Ce trouble touche occasionnellement 13% de la population adulte. Seul 2,5% présentent une atteinte chronique.

Il peut être soit d’origine génétique, soit le fait d’une carence en fer ou encore, d’une consommation excessive de psychotropes ou d’antidépresseurs.

Un problème rénal ou neurologique peut aussi en être la cause. Dès qu’elle se met au lit, la personne ressent des démangeaisons, des picotements et des brûlures qui lui donnent une impérieuse envie de bouger les jambes ; l’empêchant ainsi de s’endormir.

Si tant est qu’elle y parvienne, des secousses involontaires la feront toutefois se réveiller à maintes reprises.

Ce trouble du sommeil se traite relativement bien, soit par un apport en fer ou par des massages et des bains froids. Si elle en est la cause, un changement de médication peut aussi donner de bons résultats. En dernier recours, le médecin prescrira un traitement spécifique pour apaiser le système neveux incriminé.

La face obscure de la lumière

Vous avez sans doute remarqué qu’il ne se passe pas une journée sans que vous entendiez parler d’insomnie. De l’adolescent en mode « zombie » à la septuagénaire qui vilipende son mari ronfleur, l’insomnie est un trouble du sommeil aigu ou chronique qui touche un tiers de la population.

Elle est difficile à définir dans le sens où son diagnostic repose essentiellement sur la perception que la personne a de son propre rapport au sommeil, soulignent nos deux interlocuteurs.

Dans la majeure partie des cas, elle est étroitement liée au degré de sensibilité du sujet vis-à-vis de ce qui provoque en lui l’impossibilité de dormir ; comme une douleur par exemple, un stress, un souci, une mauvaise literie, etc. Potentiellement, l’insomnie peut être induite par une infinité de facteurs.

Cela étant, notre mode de vie est en grande partie responsable de ce mal du siècle, nous confie le Dr Haba-Rubio, et d’ajouter : « à force, le cerveau finit par oublier que la nuit est faite pour dormir, notamment à cause de la lumière artificielle ».

Il cite en exemple les écrans d’ordinateurs et autres tablettes qui, par l’émission d’une lumière bleue, empêche la sécrétion de la mélatonine ; communément appelée « hormone du sommeil ».

En veillant jusqu’à très tard sur leurs smartphones, les adolescents sont les plus touchés, relève le Dr Heinzer. L’augmentation des consultations pour ce type patients en est la preuve.

L’insomnie peut aussi être provoquée par un trouble psychophysiologique qui s’auto-alimente : « plus je dors mal, plus j’ai peur de mal dormir, et ainsi de suite ». Au final, la personne appréhende tellement de se mettre au lit qu’elle s’empêche elle-même de trouver le sommeil.  Enfin, on emploie le terme « idiopathique » pour qualifier une insomnie dont la cause est inconnue.

L’insomnie ponctuelle n’entraîne aucune conséquence car une petite dette de sommeil se rembourse très facilement les nuits suivantes. Cependant, si elle est plus conséquente, il sera nécessaire de la traiter, soit par éviction de la cause ou alors, en envisageant un traitement médical, ou paramédical.

L’overdose de sommeil

Dans un monde régit par les lois de la dualité, il n’est pas étonnant qu’à l’antipode de l’insomnie nous trouvions l’hypersomnie et la narcolepsie. En d’autres termes, la maladie de ceux qui dorment trop, trop souvent, et à des moments inopportuns.

Si l’endormissement à l’école ou au bureau ne porte pas trop à conséquence, sur la route, il pourrait conduire à un drame. Par ailleurs, ces troubles peuvent aussi générer des hallucinations.

En phase d’endormissement ou de réveil, certaines personnes ressentent en effet des présences. L’hypersomnie et la narcolepsie doivent être considérées comme un trouble potentiellement dangereux pour soi-même et pour son entourage.

Nos deux médecins nous informent qu’on les traite relativement bien avec des stimulants et des siestes programmées.

Insolites parasomnies !

Au registre des étrangetés, nous rencontrons des phénomènes tels le somnambulisme. Lorsque le trouble se manifeste, la personne se lève et se met en activité sans en avoir conscience.

Pour mémoire ; le cas de cette femme qui, pendant une phase de déambulation nocturne, a mis son chat au four à micro-ondes.

De nombreuses personnes témoignent quotidiennement d’autres bizarreries comme les paralysies du sommeil ; un trouble impressionnant mais sans gravité. Il se produit lorsque la conscience se réveille quelques secondes ou quelques minutes avant le corps.

Les faux éveils, quant à eux, défraient la chronique dans le sens où l’inconscient se joue de la victime. Le dormeur ou la dormeuse se réveille en fait à l’intérieur de son rêve tout en étant persuadé d’être dans la vie réelle.

Certains se sont rendus jusqu’à leur travail (toujours à l’intérieur de leur rêve) pour au final se réveiller et se rendre compte qu’ils sont encore dans leur lit. Dans le même registre, le rêve lucide est une singularité qui reste un grand mystère.

Le rêveur ou la rêveuse lucide est une personne capable d’évoluer consciemment à l’intérieur de son rêve, d’en modifier le scénario et vivre des expériences hors du commun.

Toujours en termes de parasomnies, les éveils confusionnels et les terreurs nocturnes sont des troubles qui touchent plus particulièrement les enfants. Ils sont le fait d’un éveil partiel en phase de sommeil profond.

L’enfant est paniqué et rien ne semble pouvoir le tranquilliser. Passé la crise, il se rendort et ne garde généralement aucun souvenir de cet épisode au réveil.

Pour finir, mentionne le Dr Heinzer, nous avons tout le spectre des comportements violents ou déviants pendant une phase de sommeil paradoxal où le sujet endormi exécute, dans la réalité, ce qu’il est en train de vivre dans son rêve.

Ce phénomène est rare car en principe le corps devrait être en atonie, c’est-à-dire, sans aucun tonus musculaire. N’étant pas conscient de ses agissements, le dormeur peut alors se livrer à des actes délictueux, voire criminels sur la personne qui se trouve dans son lit.

Un temple du sommeil nommé « cerveau »

Arrivé au terme de notre interview, nous demandons au Dr Heinzer ainsi qu’au Dr Haba-Rubio pourquoi il est important de bien dormir. D’abord, nous disent-ils, le sommeil nous permet de recharger nos batteries.

Une bonne nuit de repos favorise aussi le drainage du cerveau pour l’évacuation des toxines intercellulaires qui se sont accumulées tout au long de la journée. Chez les enfants, un sommeil de qualité garantit la croissance.

Par ailleurs, il joue aussi un rôle important pour consolider la mémoire à long terme, faciliter l’apprentissage et lutter contre les infections.

« Je rêve de dormir »

En marge de cette sympathique rencontre, nous avons eu l’opportunité de parcourir un ouvrage immersif écrit par nos deux interlocuteurs. Sa richesse et sa pertinence en ferait presque un livre de chevet pour la personne qui se dit : « je rêve de dormir » ; d’ailleurs… c’est son titre.

Il s’est déjà vendu à plus de 10'000 exemplaires et sera bientôt traduit en d’autres langues. Peut-être un jour deviendra-t-il un best-seller sur le thème du sommeil et des rêves.