C’est donc quelques jours plus tard, dans la chaleur de sa petite chambre d’hôtel de montagne, que Gilles nous a raconté à en perdre haleine sa passion pour la glisse extrême à flanc de montagne. Une activité à couper le souffle car Gilles nous confie qu’il aime «skier quand ça penche, surtout à 60°!». Malaise amusé de notre part… Nous avons pris une grande respiration et on s’est élancé avec lui à plus de 4000 mètres d’altitude sur les pentes enneigées des Alpes. 


En quoi êtes-vous un skieur de l’extrême?
Sûrement parce que je descends des flancs de montagne là où habituellement les gens grimpent avec piolets et crampons! Des pentes qui descendent raide entre 45 et 60°, c’est ce qu’on appelle dans le milieu des lignes.

C’est une activité qui rassemble aussi ma passion pour l’alpinisme et le ski car pour descendre un sommet il me faut obligatoirement y grimper comme un vrai alpiniste à l’aide de piolets et de crampons aux pieds, mes skis harnachés sur le sac à dos. Mais je préfère descendre que monter car je respire moins fort durant la descente (rires).

Une fois, j’ai attendu huit ans avant d’attaquer une ligne que j’avais repérée car les conditions n’étaient pas réunies pour me lancer.

Que recherchez-vous dans ces sensations?

J’ai grandi avec la montagne, le ski, l’alpinisme. Je suis ce qu’on pourrait appeler un vrai montagnard et cela me permet de lier toutes ces activités et de me retrouver seul face à moi-même et à la montagne. Il y a beaucoup de risques, mais je ne cherche pas forcément de sensations fortes ni le goût du danger. Les sensations viennent de toute façon tout naturellement lorsque je regarde en bas suspendu à flanc de montagne. Ou lorsque je suis au sommet et que je chausse mes skis à quelques secondes de m’élancer.

Il y a aussi la vue imprenable à couper le souffle! Mais ce qui me plaît surtout, c’est l’esthétique de la ligne, du chemin que je vais prendre sur la montagne; j’essaie d’être le plus direct possible et de conserver au maximum mes skis plaqués sur la neige.

En fait, ce que je fais c’est le contraire exact de la folie ou de l’imprudence; il faut énormément de préparation! Une fois, j’ai attendu huit ans avant d’attaquer une ligne que j’avais repérée car les conditions n’étaient pas réunies pour me lancer.

Huit ans?!  Il faut savoir retenir son souffle du coup?! 
Absolument! J’avais repéré cette ligne sur la Dent-Blanche à plus de 4000 mètres d’altitude. Un couloir d’une extrême pureté que personne auparavant n’avait skié et qui descendait tout droit depuis le sommet. Magnifique. La fois où je l’ai repérée, c’était impossible de me lancer: le tapis de neige n’était pas assez formé et trop mince et il y avait trop de rochers.

Je me suis dit: «Toi un jour, je t’aurai.» (rires). Et ce jour est venu. J’étais en congé, j’ai décidé que c’était le moment de monter, alors on est partis avec deux amis. On était très excités durant toute la montée jusqu’au sommet car on se disait qu’on serait les premiers à poser nos skis sur cette neige!

Etre le premier à laisser sa trace sur la montagne, ouvrir une nouvelle ligne sur un grand sommet des Alpes que tous les montagnards connaissent, c’est le Graal! Il y a de quoi manquer d’air tant l’excitation est grande!

Vous êtes-vous déjà fait quelques frayeurs?
Non, pas vraiment. Mais je me suis rendu compte avec le recul qu’il y a dix ans, je faisais des descentes qui étaient largement au-dessus de mon niveau. Des skieurs plus expérimentés que moi n’en revenaient pas, ils étaient bluffés et moi très gonflé (rires). Au final, j’ai eu de la chance car ça c’est toujours bien passé, jamais rien de cassé! Mais je le répète, dans cette pratique extrême on est tout sauf fous, la prudence règne à chaque instant.

Il faut surveiller la montagne, tout prendre en compte; par exemple: l’exposition du soleil, souvent il faut skier la ligne avant une certaine heure car le soleil risque de réchauffer la mince couche de neige qui ne fait souvent que quelques centimètres. Si cette couche se réchauffe et lâche, vous vous retrouvez à skier sur des cailloux. Et là, c’est le drame. Je fais aussi le moins de sauts possible pour éviter des réceptions parfois dangereuses. Je skie donc en virage pour rester collé à la pente, en prise directe avec ma meilleure amie: la montagne! Cela m’est aussi arrivé de gravir un sommet et de renoncer au dernier moment.

Une fois, j’ai grimpé toute la face; à 150 mètres du sommet, je me suis rendu compte qu’il y avait trop de glace pour pouvoir descendre. Je suis resté là un bon moment pour tenter de tailler un petit couloir dans la pente, suspendu au-dessus d’une falaise. Après quinze minutes, essoufflé et en sueur, je me suis dit que ça n’avait aucun sens, que c’était trop dangereux. J’ai soupiré un bon coup, je me suis résigné et je suis redescendu. Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas. Si tu forces, tu vas forcément au carton.

On imagine qu’il faut une condition physique parfaite pour réaliser ce genre de prouesses?
Oui, c’est essentiel d’être en forme. D’abord parce qu’on est sur des dénivelés très importants et qu’il faut la force et l’énergie pour monter au sommet. Tout bon alpiniste vous dira que ça nécessite pas mal d’efforts. Et puis quand vous grimpez 1000 ou 800 mètres et que vous arrivez en haut complètement essoufflé, ça ne peut pas le faire.

L’oxygène dans le cerveau, c’est la base de toute concentration et il en faut pour glisser sur ces pentes! En altitude, je ne suis pas trop gêné par la raréfaction de l’air car je suis très habitué. La montagne est mon bureau, mon terrain de jeu et ma maison: je vis à plus de 1500 mètres d’altitude et travaille tous les jours beaucoup plus haut. Malgré tout, j’entretiens mon souffle très régulièrement.

Je fais du vélo, du ski de randonnée et beaucoup de sport depuis que je suis petit. Lors de mes descentes, je suis forcé de maîtriser mon souffle, je descends doucement pour bien me concentrer sur ma trajectoire et prendre en compte tous les dangers.
 

Mes proches retiennent leur respiration parfois lorsque je me lance sur des lignes périlleuses. Les pentes sont tellement raides et exposées qu’il y a très peu de chances d’avoir une seconde chance…

Que redoutez-vous le plus lors de vos descentes?
Concrètement la mort, tomber de la montagne soit en grimpant soit en descendant. Mes proches retiennent leur respiration parfois lorsque je me lance sur des lignes périlleuses. Les pentes sont tellement raides et exposées qu’il y a très peu de chances d’avoir une seconde chance… si tu tombes, tu es mort. Il faut assumer tout ça, cela représente beaucoup de libertés et de responsabilités, c’est aussi une forme d’épanouissement personnel.

La plupart du temps, en tant que guide de haute montagne, je bouge au rythme de mes clients; là je ne pourrais jamais les emmener avec moi. J’ai conscience que ce que je fais n’est pas à la portée de tout le monde. C’est du ski très technique mais aussi un défi mental à chaque fois, tout se joue dans la tête. Est-ce que je peux sauter cette barre de rochers? Là, je peux tourner ou c’est trop raide? Tu sais que là si tu te plantes, Gilles, c’est fini? Je me bombarde de questions en permanence car comme je le disais plus haut: il faut être tout sauf imprudent.

Alors, être bien dans sa tête, c’est aussi le meilleur moyen d’éviter le danger; si je ne me sens pas, je n’y vais pas. Imaginez un montagnard attaquer le Mont-Blanc sans cordes et en pleine dépression nerveuse. Le gars n’ira pas bien loin, tout comme moi si je ne suis pas au top de ma forme psychologique et physique.

Vous avez d’autres lignes... en ligne de mire?
Oui, il y en a une que j’attends depuis quatre ans! Je l’aurai! Mais comme tout bon montagnard qui se respecte, je ne vais pas souffler d’info. C’est un peu comme les coins à champignons, il n’y en a pas beaucoup; alors il ne faut pas les donner (rires)! Plus sérieusement, sur la région Chamonix, Aoste, Valais on est à peu près 10 à pratiquer ce genre de ski et il ne reste au final que peu de lignes majeures dans les Alpes.

C’est tellement le Graal d’en trouver une! Etre le deuxième à y aller parce qu’on a trop parlé, ce serait tellement dommage. Alors, je ne vous lâcherai rien, je me tais et j’attends en silence. Ok, je vous avoue que j’en soupire quand même souvent d’impatience. (rires)

Info

4 questions au docteur Alban Lovis, médecin associé service de pneumologie privat-docent et maître d’enseignement et de recherche

Qu’est-ce que la médecine d’altitude?

La médecine d’altitude s’occupe des maladies induites par l’altitude qui surviennent habituellement à partir de 3000 - 3500 mètres.

  • Le mal aigu des montagnes survient rapidement, 1 à 6 heures après l’exposition à l’altitude et se traduit par un malaise, des maux de tête, l’inappétence, les nausées jusqu’au vomissement, parfois des vertiges. Une personne sur deux est touchée par cette pathologie non dangereuse, mais dont les symptômes enlèvent toute notion de plaisir. Le malade doit alors attendre que le corps s’acclimate (24 à 48 heures) avant de continuer son ascension, parfois redescendre si les symptômes sont trop sévères et s’aider d’antalgiques pour atténuer le malaise. Une fois rétabli, il veillera à poursuivre son ascension en respectant des paliers journaliers de 300 - 500 mètres.
  • L’œdème pulmonaire (présence d’eau dans les poumons) est nettement plus rare, 5 - 10% de la population, mais nettement plus dangereux. Il se manifeste plus tardivement (24 - 36 heures post-exposition à l’altitude) par la toux, de la peine à souffler allant jusqu’à l’asphyxie et des crachats teintés de sang.
  • L’œdème cérébral (eau dans le cerveau) est aussi plus rare, de survenue tardive, et se traduit par les symptômes du mal aigu des montagnes auxquels se surajoutent des problèmes neurologiques comme des troubles de l’état de conscience, somnolence, coma et des troubles de coordination.

Ces deux dernières pathologies présentent un risque mortel et nécessitent une prise en charge rapide dont la première mesure salvatrice est la redescente immédiate.

Comment s’acclimatent les poumons en altitude en cas d’effort?

Plus nous grimpons en altitude, plus la pression atmosphérique diminue, ce qui engendre une diminution des pressions partielles des divers gaz de l’atmosphère (79% d’azote et 21% d’oxygène). Ainsi l’altitude entraîne une raréfaction de l’oxygène; le sujet est alors hypoxémique, en manque d’oxygène, et l’ensemble de son corps va essayer de s’adapter à ces conditions. Au niveau respiratoire, le sujet va de façon réflexe et inconsciente augmenter sa ventilation, en respirant plus rapidement et avec de plus grands volumes, c’est la réponse ventilatoire hypoxique. Plus elle est élevée, meilleure sera l’acclimatation du sujet. De plus, toujours par des phénomènes réflexes, on assiste à une vasoconstriction de l’artère pulmonaire, celle qui amène le sang du cœur au poumon pour qu’il s’oxygène. Plus forte sera cette vasoconstriction, plus élevé sera le risque de maladie d’altitude type d’œdème pulmonaire.

Quels sont les risques du sport en altitude?

L’altitude entraîne une baisse des performances physiques et psychologiques avec une capacité d’effort qui diminue, un niveau de concentration qui baisse, des troubles de la mémoire; cette constellation augmente fortement les risques d’accidents liés au sport. En cas de survenue de maladie d’altitude, ces risques seront décuplés.

Comment peut-on se préparer pour éviter ces risques?

En s’exposant régulièrement à des altitudes élevées (> 3000 mètres), par exemple en pratiquant des courses en montagne et/ou des nuitées en refuge le/les mois avant un haut sommet.

Une fois en haute altitude, il ne faut pas faire des efforts de haute intensité mais «tourner à bas régime».

En cas d’exposition sur plusieurs jours, respecter ces paliers de 300 à 500 mètres de dénivelé quotidien, en pouvant monter plus haut la journée mais en redescendant pour la nuit. Un jour de repos à la même altitude tous les 3 - 4 jours d’ascension. Pour les personnes sensibles à l’altitude ou qui se retrouvent trop vite en trop haute altitude (sortie de l’avion sur les hauts plateaux boliviens par exemple, des médicaments existent à but préventif, qui diminuent de 50% la survenue du mal des montagnes.